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Rencontre avec PASCAL ELBE

par Johanna Kupfer

Vous le connaissiez acteur, avec entre autres ses prestations très appréciées dans « Père et fils », « Le Cactus », « Les Mauvais joueurs », « Mes amis, mes amours »,  « Comme les autres » , « Le Dernier Gang », « L’emmerdeur » … Rencontre avec un cinéaste pas comme les autres…

Vous l’avez découvert réalisateur, lors de la sortie de son premier film « Tête de turc », pour lequel il se voit décerner le prix Cinéma 2010 de la Fondation Diane & Lucien Barrière…

 

Mais, Pascal Elbé, c’est aussi cet homme au charisme particulier et à la fascinante personnalité, mélange subtil d’un humour débridé et d’un franc-parler aiguisé…

C’est alors qu’il se trouve de passage en Israël, à l’occasion de l’avant première du film d’Arcady, « Comme les 5 doigts de la main »,  que je rencontre pour la première fois Pascal Elbé. Décontracté, charmant et surprenant, sa petite intervention aura suffi à me conquérir, tout comme d’ailleurs le reste du public : nous l’ovationnons tandis qu’il évoque sa joie d’être en Israël, rions de ses traits d’esprits et des touches d’humour parsemant son discours,  applaudissons son éloquence.

Je m’éclipse hors de la salle pour essayer de l’approcher et d’obtenir une interview pendant le peu de jours que dure son séjour. Il accepte sans hésiter, semble quelque peu indécis quant à la date de cette rencontre (agenda overbooké oblige !), et se soucie sincèrement de ne pas me faire manquer le début du film…

Si finalement notre entretien n’aura pu se faire qu’après son retour en France, par échange de mail et téléphones interposés, il prendra le temps de répondre à toutes nos questions, rédigera de lui-même ses réponses… jouera le jeu.

Nul doute : son meilleur rôle, c’est lui-même ! Portait.

Pascal Elbé, l’acteur :

T&P : Alors que dans la vie, vous êtes un homme aux idées et points de vue arrêtés,  vous êtes souvent catalogué dans vos films  comme un acteur de comédie. Comment l’expliquez-vous ?

P.E : « Je ne me l’explique pas. Quand vous suivez mon parcours, les genres que j’ai essayé d’aborder sont très variés : du polar au drame en passant par la comédie. Les gens ont besoin de vous enfermer dans un emploi. C’est plus simple mais surtout plus paresseux… Maintenant, être catalogué acteur de « comédie », le genre le plus difficile et donc le plus noble, est tout sauf péjoratif pour moi. »

T&P : Est-ce qu’il y a des personnages, des rôles qu’il est plus difficile de quitter ?

P.E : « Non. Je n’ai pas de mal à faire la part des choses. Quand je rentre chez moi le soir, je laisse ma journée de travail et mon personnage derrière moi. Le seul rôle que je ne peux pas abandonner est celui de « papa » à la maison. Cela me va très bien et c’est moins encombrant pour ceux qui partagent mon quotidien. »

Pascal Elbé, le réalisateur :

Cinéphile confirmé, Pascal Elbé n’aime pas les clichés et prône la multiethnicité comme l’une des richesses que le cinéma français se devrait de refléter…

Pour son premier long-métrage, Pascal a choisi d’écrire un scénario autour d’un fait divers survenu dans une banlieue parisienne… Un drame qui n’est pas sans rappeler celui qui frappa Ilan Halimi et Mama Galledou, un destin tragique que le réalisateur avait à cœur d’évoquer :

« Je n’ai pas cessé de penser à ses deux victimes et à leurs procès. Dans les deux cas, la parole ne s'est jamais libérée, ou très peu. Il n'y a pas eu de pardon, comme si le fait de s’excuser allait dévaloriser le barbare vis-à-vis de son groupe. Cela m’a extrêmement choqué et révolté : quelle est donc cette société où les mômes n'ont aucune prise de conscience quant à la conséquence de leurs actes…?! »

T&P : « Tête de turc » : l’occasion de dévoiler enfin votre vision du cinéma. Vous regrettez que certaines personnes y aient vu un film-documentaire sur les banlieues, alors qu’elles n’en ont été que le décor. Pensez-vous que le public français soit victime de ses stéréotypes ?

P.E : « Le public français ne se laisse pas enfermer aussi facilement qu’on ne le pense. Il faut lui faire confiance. Il est devenu adulte et sait faire la part des choses (lui aussi).  C’est pour cette raison que je n’ai pas voulu forcer le trait ni appuyer le propos en parlant de banlieue. »

T&P : Comment avez-vous vécu cette expérience : libératrice, enrichissante… ?

P.E : « Si le métier d’acteur est exaltant, excitant, celui de réalisateur est épanouissant, beaucoup plus riche mais aussi plus dense, moins léger. Il fait appel à tous vos sens.  Vous êtes tout le temps sur le fil. Chaque décision, chaque plan est pesé, réfléchi. J’ai appris autant sur les autres que sur moi-même. C’est une expérience que je renouvellerai. »

T&P : Est-ce que le fait de vous être tenu de l’autre côté du décor, en tant que réalisateur, a changé la façon dont vous vous comportez sur un tournage en tant que comédien ?

P.E : « Je ne pense pas. Pour avoir été scénariste sur certains films dans lesquels j’ai joué, je connais suffisamment l’implication et la difficulté de l’aventure pour ne pas me comporter en « enfant gâté ». »

Pascal Elbé, l’homme :

T&P : Est-ce que les rôles que vous avez interprétés influencent votre vie, votre quotidien ?

P.E : « Non… Ils me font voyager tout au plus… »

T&P : Vous parlez beaucoup de votre enthousiasme pour le cinéma israélien et italien. Quels sont, à votre avis, leurs principaux atouts ?

P.E : « Je suis fasciné par le foisonnement créatif du cinéma israélien. Quand on observe son histoire, on remarque qu'il est passé par des étapes incroyables : du cinéma de propagande dans les années 50, il a commencé à s'émanciper depuis plus de dix ans, en devenant très autocritique.

La société du pays est vivante, elle est tournée vers l'instant présent, ce qui donne un état d'urgence, une formidable vitalité, que l’on ne trouve nulle part ailleurs.

Pour le cinéma italien d’après guerre, le néo-réalisme, j’apprécie la pudeur, la gravité derrière la farce. La distance et la dignité de ces personnages qui pourraient pleurer ou s’effondrer devant leur vie misérable mais qui préfère en rire, m’émeut.

Plus que le cinéma français qui vous oblige souvent à choisir votre camp : drame ou comédie. Vous êtes comme pris en otage ; Il faut décider : faire rire à tout prix ou se prendre au sérieux dans le drame à message.

Pour moi, les deux sont liés. L’un ne va pas sans l’autre. La vie, quoi... »

T&P : Vous parlez avec nostalgie d’une époque où les scénarios des films avaient davantage de consistance, les femmes, entre autres, y tenant un rôle plus noble… Aspirez-vous à redonner cette tonalité au cinéma français ?

P.E : « Je n’aspire à rien du tout mais le cinéma qui me fait rêver et que j’ai envie de faire, passe par les femmes, oui.  Elles ne servent pas de faire valoir. On revient au cinéma italien qui ne les a jamais oubliées. »

T&P : Vous revenez donc d’un séjour en Israël où vous accompagniez Mr Arcady pour la sortie de son film. Quelles ont été vos impressions sur le pays ?

P.E : « Israël est mon pays de cœur. Tel Aviv, ma ville, celle où je me sens le mieux, le plus libre. Presque chez moi. Le cinéma israélien me bluffe, me fait rêver. Que dire de plus ? »

Un petit point sur votre actualité cinématographique avec « Comme les cinq doigts de la main » :

Synopsis : Ils sont cinq frères semblables et pourtant si différents… Elevés par une mère omniprésente et adulée, devenue veuve trop tôt, les liens du sang et l’amour des traditions les unissent. L’un d’eux, pourtant, s’était éloigné de la famille. Lorsqu’il réapparaît, c’est pour se réfugier parmi les siens et leur révéler un terrible secret. Ensemble, ils s’uniront pour venger la mémoire de leur père assassiné. Ensemble, ils apprennent à se battre et à pardonner. Ensemble, toujours plus proches, plus forts, ils aiment, ils s’aiment…

Sous la trame d’un film policier, Arcady célèbre ici la famille, la solidarité, l’amour malgré tout et parfois même malgré soi… Un émouvant hommage à la fratrie.

L’univers d’Arcady se reflète ici dans toute sa splendeur avec à l'affiche : Vincent Elbaz, Eric Caravaca, Mathieu Delarive, Patrick Bruel et Pascal Elbé. Un Pascal Elbé plus vrai que nature dans ce rôle de pharmacien bien sous tous rapports (quoique !), marié, fidèle, fervent croyant et… poltron. Un personnage « comique malgré lui » !

Pascal évoque l’impression « d’être dans son élément » ressentie pendant le tournage. Un sentiment qu'il attribue avant tout à « des valeurs partagées »,  une histoire commune à raconter.

T&P : Est-ce plus facile d’incarner des personnages qui vous ressemblent, dans un décor plutôt familier ou au contraire est-ce difficile alors de « jouer » ?

P.E : « Je dirais plus difficile. Le cadre peut vous paraître familier, le personnage, lui, ne l’est pas. Il faut l’amener à vous. »

T&P : Les critiques, françaises du moins, n’ont pas été très positives sur ce film. Pensez-vous que l’actualité de ces derniers temps y soit pour quelque chose ?

P.E : « Je ne sais pas. Enfin, je ne pense pas. La critique n’a jamais été tendre avec les films d’Arcady. Pourquoi ?  Sur les cinq doigts, j’ai trouvé la charge sévère… injuste. Le film n’est pas irréprochable, sans doute, mais se faire descendre comme il l’a été…, je ne me l’explique pas. De là à y voir une quelconque forme d’antisémitisme lié à l’actualité récente…, je préfère ne même pas y penser…  Et de toute façon, cela n’y changerait rien… »

T&P : Pensiez-vous que ce film pouvait toucher avec autant d’impact tous les publics ou vous attendiez-vous à sensibiliser davantage un public averti ?

P.E : « Un public communautaire, vous voulez dire ?  Je n’espère pas. Faire parler des personnages avec leurs coutumes, leurs traditions, les faire exister sans pour autant les enfermer dans le communautarisme ou le folklore est fondamental et universel. Va-t-on reprocher à Scorsese ou Leone de nous parler de la communauté italo-américaine ou à Spike Lee de celle des afro-américains dans leurs films …? C’est un cinéma universel qui nous a tous fait rêver… On ne peut tout de même pas reprocher à Arcady de parler de ce qu’il connaît ou lui demander de s’excuser d’être juif… »

T&P : « Accueilli avec beaucoup d’enthousiasme dans les salles de cinéma en Israël, est-ce gratifiant de sentir la complicité s’instaurer entre vous et le public, en dehors des seules frontières du film ? »

P.E : « Absolument et j’ai hâte de venir présenter bientôt mon film « Tête de turc »  au festival de Haïfa en compagnie de Ronit Elkabetz. Le contact avec le public, quelle que soit son origine, est un moment important et fort pour un cinéaste. »

Et demain… ?

 

T&P : Vous évoquiez, lors de la sortie en avant première du film « Comme les cinq doigts de la main » à Jérusalem, un projet de film en Israël. Qu’en est-il ?

P.E : « C’est encore secret, mais disons que les choses avancent bien pour venir tourner à Tel Aviv bientôt… »

Je finis la lecture de ses réponses et me sens quelque peu frustrée. Comme si la merveilleuse opportunité m’avait été donnée de rencontrer un incroyable personnage mais n’avoir pu suffisamment en profiter… J’aurais aimé en apprendre davantage, poser d’autres questions, développer certaines réponses, étancher ma curiosité… Tous ces points de suspension qui ne demandent qu’à être décryptés, ces réflexions que l’on souhaiterait voir étayées…

Mais il ne s’agit pas là d’un scénario prédéfini ni d’un dialogue figé et la fin d’une page ne signifie pas pour autant celle d’un film… Les trois fameuses lettres « Fin » ne concluront donc pas cette interview. Un rendez-vous ne semble-t-il pas avoir été, d’ores et déjà, pris entre Pascal Elbé et notre cher pays ? Alors, prêts pour une seconde partie… ? « A suivre… »

 

 

 

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