En acceptant la direction de l’équipe nationale israélienne, Luis Fernandez se savait, certes devoir retrousser ses manches plutôt deux fois qu’une, mais qu’il atterrissait en terre familière.
Il y a des images qui se gravent sur votre disque dur crânien, et ne vous lâchent plus. Celle du 21 juin 1986, par exemple, au stade Jalisco de Guadalajara.
En quart de finale, La France et le Brésil étaient à égalité au terme de 120 minutes de jeu. Un partout. La séance de tirs au but atteignait un paroxysme. Dans les gradins – ce sont des clichés, mais comment les éviter – certains retenaient leur souffle, d’autres se rongeaient les ongles, d’autres encore n’osaient bouger. Trois tireurs brésiliens sur cinq avaient fait mouche ; côté français, trois sur quatre, Platini, hé oui le grand Platini venait, lui, de rater son tir. Et voilà que s’avance Luis Fernandez, qui prend le ballon, l’ajuste sur le rond crayeux, revient se placer aux 16 mètres, prend son élan et, hop, envoie la France en demi-finale de cette Coupe du monde 1986, disputée au Mexique. De la belle ouvrage.
Certes, il serait, à la limite, insultant pour lui que de le figer à ce seul instant de gloire. Mais cet instantané résume bien les caractéristiques qui allaient faire de Luis Fernandez ce qu’il est : une grande détermination, alliée à une solide confiance en soi. Sur les terrains, il faut y ajouter la technique, l’abattage, la rigueur, la hargne de gagner, et la joie de jouer. Et ce que Luis Fernandez, devenu entraîneur, prône à ses poulains n’est pas éloigné de ce que lui-même s’imposait en tant que joueur. Le dilettantisme n’est pas sa tasse de thé. C’est un passionné. Son origine espagnole, peut-être bien.
Et comme il a de l’énergie à revendre, Luis Fernandez a diversifié ses activités. Le voici animateur d’une émission sportive sur RTL (Luis attaque) depuis 2003. Il co-anime les Paris RMC depuis avril 2009, et aussi Les Courses RMC consacrées au sport hippique. Et n’oublions pas Eurosport. Ni, durant la dernière coupe du monde, l’animation de « le Grand Show de la Coupe du monde », en direct du quartier général RMC-Adidas à Paris !
En acceptant la direction de l’équipe nationale israélienne, Luis Fernandez se savait, certes devoir retrousser ses manches plutôt deux fois qu’une, mais qu’il atterrissait en terre familière. Parce que le pays lui est doublement connu. Au plan familial d’abord : des membres de la famille de sa femme ont fait leur Alyah comme on dit, ce qui a mené le couple Fernandez à venir les voir souvent. Ensuite, de novembre 2005 à juin 2006, Luis Fernandez a entraîné le Betar Jérusalem d’Arcady Gaydamak. Une expérience qui a tourné court, non pas à cause d’un déficit quant aux résultats, loin s’en faut, mais d’un divorce entre une partie des supporters et lui-même. L’homme étant entier, il ne pouvait supporter ces quolibets, ces insultes qui l’atteignaient sur le bord de la ligne de touche. Il a préféré partir.
Mati Ben-Avraham : Des retrouvailles, en quelque sorte… Comment vous sentez-vous ?
Luis Fernandez : Bien. Très bien même. Je suis heureux d’être là. La Fédération de Football ma confié la mission de qualifier la sélection nationale pour la phase finale d’une grande compétition internationale, en l’occurrence l’Euro 2012, chose qui ne lui est plus arrivée depuis 40 ans. Je vais donc m’atteler m’y employer.
MBA : Vous ne débarquez pas en terra incognita. Vous avez entraîné le Bétar Jérusalem, en 2006. Votre avis sur le football israélien ?
L.F : Il faut relativiser les choses. J’ai effectivement vécu ce football de l’intérieur. Mais c’était il y a 4 ans. Depuis, je suppose que ce football a progressé. Certes, rien ne s’est exprimé au niveau international, mais je constate une amélioration des performances des clubs engagés dans les diverses compétitions européennes. Ce qui est encourageant, dan s la mesure où mon job se fera surtout, en m’appuyant, sur mon expérience et de joueur au niveau international et d’entraîneur pour tirer la sélection vers le haut.
MBA : Et quel sera le « plus » que vous pensez apporter à cette équipe nationale, dans la mesure où son ossature demeurera à l’identique ?
L.F : Vous savez, un entraîneur national se doit, dans un premier temps, d’être à l’écoute, même s’il ne compte pas transiger sur ses principes et son esprit du jeu. Ensuite, il lui faut opérer des choix, trouver des équilibres, des complémentarités qui permettront au collectif d’exploiter au mieux son potentiel. C’est là, je pense, que se situera ce « plus » que vous évoquiez.
MBA : Parlons de systèmes de jeu, qui ont été à la une lors du dernier mondial. Vous avez déjà une idée de celui que vous comptez faire appliquer à vos joueurs ?
L.F : Système, système, mais vous pouvez jouer avec un seul attaquant et claquer beaucoup de buts alors qu’une attaque peut être stérile en opérant avec trois joueurs en pointe ! On oublie trop vite que le football, c’est d’abord les joueurs, qui ne sont pas des robots. Moi, je pense que ce débat sur les systèmes a été amplifié par des éléments extérieurs aux terrains, comme les médias par exemple, où certains pensent connaître le foot mieux que quiconque. Moi, je ne pourrais jamais expliquer à un journaliste comment travailler. Ce n’est pas mon for. De même, je souhaite qu’un journaliste, qui ne peut se mettre dans la peau d’un entraîneur, ou d’un joueur, cesse de distribuer des conseils, sinon des leçons. Alors, pour revenir à votre question, mon système de jeu sera fonction des joueurs retenus, et non l’inverse.
MBA : Pour de nombreux chroniqueurs sportifs, y compris en Israël, le nom Luis Fernandez est synonyme de football attractif. Vous n’allez pas vous renier parce que soumis à une obligation de résultats ?
L.F : Un entraîneur est toujours soumis à une obligation de résultats, quelque soit le jeu adopté. Moi, par nature, par tempérament, par philosophie – choisissez le terme qui vous convient -, je suis porté vers un football tout en mouvement. Ce qui ne signifie pas pour autant faire n’importe quoi. Il y a des règles à respecter, une rigueur à observer.
MBA : Revenons un instant sur votre réponse positive à la proposition de la Fédération israélienne. Il est difficile de se défaire de l’idée que vous l’attendiez, vous l’espériez. Comme pour exorciser votre passage au Betar…
L.F : Ce n’est pas mon genre. Pas du tout. J’ai reçu, dans le même temps, différentes propositions. Celle-ci m’a plu…
MBA : … Mais en quittant Jérusalem, vous aviez lancé que ce n’était qu’un au revoir, que vous reviendriez pour entraîner l’équipe nationale…
L.F : Je sais, mais dans mon esprit, il était évident que si je devais revenir un jour, ce serait pour prendre en charge l’équipe nationale et non plus un club. J’aime les challenges. Celui-ci en est un.
MBA : Le modèle français de la Direction Technique Nationale vouée à la formation d’entraîneurs, ainsi que ces pépinières de jeunes dans les clubs, a fait tâche d’huile en Europe. Beckenbauer l’a avoué, en parlant de la bonne tenue de l’Allemagne au Mondial. A votre sens, ce modèle mérite-t-il d’être adopté ici ?
L.F : C’est là une question qui est du ressort des dirigeants de la Fédération. Et de ceux des clubs. Moi, je n’ai pas à initier, ou a m’immiscer dans un tel débat. Si mon avis est sollicité, en raison de ma connaissance des expériences françaises et européennes dans ce domaine, je me ferais un plaisir de le donner. Mais encore une fois, ce n’est pas là mon souci premier.
MBA : Et si je vous demandais de vous livrer à une comparaison entre le football français, européen et l’israélien ?
L.F : Je dirais que la différence principale tient à l’environnement global. Je l’avais déjà souligné il y a quatre ans, le football israélien souffre d’un déficit au niveau des infrastructures, de la gestion, de la formation. Les talents sont là. Encore faut-il qu’ils puissent disposer des moyens qui leur permettent de s’épanouir. Au quotidien. Le rôle du sélectionneur national est de les repérer, de leur donner un coup de pouce, de les amener à s’affermir, à s’exprimer, en tant qu’individualité, mais au sein d’un collectif, au service d’une ambition commune. Le joueur doit comprendre qu’il ne parviendra au sommet de son art que s’il accepte certaines contraintes. Il doit aussi comprendre que le talent, c’est bien, mais que sans sérieux, sans rigueur, il ne mène nulle part. A l’entraîneur national de faire passer ce message.
MBA : Mais le joueur israélien est-il à même d’entrer dans votre peau, alors même que dans son club, au jour le jour donc, il opère dans un tout autre moule ?
L.F : Je ne sais pas si ma conception du football est si éloignée de la pratique israélienne à un haut niveau. Prenez Maccabi Tel-Aviv, Maccabi Haïfa ou encore Hapoel Tel-Aviv, ce sont-là, à mon avis, des clubs qui pratiquent un football moderne, ambitieux, qui vont de l’avant.
MBA : Autre chose : il n’y a pas que le football dans la vie, non ?
L.F : Certes, mais je ne suis pas là en vacances. Pour l’instant, je suis encore dans la phase d’installation. Ma famille se prépare à me rejoindre. Je navigue encore entre Paris et Ramat Gan. Mais il est évident que la majeure partie de mon temps sera consacré à la mission qui m’a été confiée. Il me faut superviser des matchs ici, mais aussi à l’étranger, des joueurs israéliens opérant en Espagne, en Angleterre, en Belgique. Il y a aussi la préparation des stages, le suivi médical, athlétique des joueurs sélectionnés. C’est le prix à payer pour remplir son contrat. C’est vrai pour les joueurs et pour l’entraîneur.
MBA : Un dernier mot optimiste.
L.F : Donnez-moi une bonne raison pour ne pas l’être !
Un entraîneur national se doit d’arpenter le pays, de Kiriat Shmona à Beer Shev’a, dégager les meilleurs éléments pour réussir sa mission. Ce qui n’est déjà pas mal, non ?